3.14 Les espèces patrimoniales : les grands rapaces, l'exemple du circaete

Introduction :

24 espèces de rapaces diurnes sont actuellement nicheuses en France métropolitaine. Le statut des rapaces en France est très contrasté et si certaines espèces présentent des effectifs confortables, d'autres sont au bord de l'extinction. D'autres encore, inconnues par le passé, font une apparition dans notre faune de France (Elanion blanc, Faucon kobez).
De tous les groupes d'oiseaux, les rapaces sont sans aucun doute les plus remarqués, tant du grand public que des ornithologues débutants ou chevronnés. Leur image a été souvent utilisée pour représenter la noblesse et la force, ils ont accompagné les fauconniers pour la chasse au vol mais ils ont également été pourchassés sans trêve par le monde rural et cynégétique, accusés excessivement des siècles durant de détruire la faune sauvage ou domestique.
Depuis plus d'un demi siècle, les efforts fournis pour une meilleure connaissance de ces oiseaux remarquables ont permis de réhabiliter les rapaces. La mise en évidence de leur rôle essentiel dans les écosystèmes et la description des dangers qui les menacent (destructions directes, empoisonnement par les pesticides) ont fini par aboutir à leur protection totale en 1972. Malgré cela, ces emblèmes de force restent fragiles et leurs habitats sont toujours sous la pression constante du développement de notre société.
Ces dernières années, les rapaces ont représenté un grand intérêt pour les scientifiques en tant qu' indicateurs biologiques de la qualité des habitats (biodiversité et impact des toxiques sur la vie) mais aussi en tant qu' espèces phare pour le grand public. Ce dernier point est particulièrement avéré dans les espaces naturels protégés et pour certaines espèces incontournables (Aigle royal, Vautour fauve, Gypaète barbu, Balbuzard pêcheur...). Cet engouement a permis d'accumuler une somme considérable de savoir faire dans le but de restaurer ou de protéger certaines populations. Ces actions en faveur des rapaces (réintroduction, protection de l'habitat et de la tranquillité) ne peuvent se concevoir sans une mise en relation et une collaboration étroite entre les naturalistes professionnels ou amateurs et les divers acteurs gestionnaires de l'espace. La machine s'est mise en route mais du chemin reste encore à faire.

Connaissance de l'espèce

Le Circaète Jean le Blanc fait partie des rapaces dont la biologie est assez bien connue. De nombreuses études et suivis, au cours du demi siècle passé, viennent renseigner les différents aspects de son écologie (reproduction, répartition, effectifs, habitats, comportement...). Des années 1950 à 1990, seuls quelques experts pouvaient parler de cette espèce. Actuellement, et du moins en France, les chercheurs ou passionnés de cet oiseau ne cessent d'être plus nombreux. La création d'un «groupe Circaète», avec l'aide de la LPO, a permis de mettre en relation ces personnes suivant de très près un seul couple ou une population. De nombreux secteurs, largement répartis sur l'aire de distribution de l'espèce, possèdent de ce fait un ou plusieurs observateurs.
Une analyse de la bibliographie montre que les domaines d'étude des circaètes les plus courants portent sur la répartition et les effectifs (atlas régionaux ou nationaux, études plus personnelles et localisées), la biologie de la reproduction, l'étude de l'habitat et du régime alimentaire.
Les recherches sur les relations et le comportement, la migration et les domaines plus pointus liés à la recherche fondamentale (biométrie, morphométrie, génétique) sont plus rare. Enfin pour tout ce qui touche à la dynamique des populations et aux relations prédateur-proies-milieu, la difficulté liée à la nature même de l'espèce (stratégie K de reproduction, espèce migratrice à effectifs assez faible) concourt à ce que la connaissance soit très faible voir inexistante.

Distribution et effectifs

Espèce monotypique, le Circaète Jean le Blanc est un grand rapace migrateur, présent chez nous de la mi-mars à la mi-octobre. Son régime alimentaire spécialisé, basé sur les reptiles, l'oblige à partir pendant la mauvaise saison vers des contrées plus clémentes afin de trouver sa nourriture. Sa zone de nidification s'étend de l'ouest de l'Europe à l'Asie centrale et du golfe de Finlande (au nord de l'Estonie) au Magreb ainsi qu'au moyen orient (Syrie, Liban, Jordanie, Israël) et en Mongolie. Une population sédentaire peuple le sous-continent indien et les petites îles de la Sonde de Lombok à Timor). La population du paléartique ouest passe l'hiver dans la zone sahélienne, au sein d'une vaste bande de 5 à 6000 km de long sur 1000 km de large entre le Sénégal et l'ouest de l'Éthiopie. Il existe cinq autres espèces de circaète sur le continent Africain, du sud du sahara à l'Afrique du sud.
En France, l'espèce est présente au sud d'une ligne qui relie la Vendée à la forêt de Fontainebleau et au Jura. 2400 à 2900 couples nichent dans au moins 54 départements, mais le quart sud-est de notre pays en accueille la majorité. Le Circaète est absent de la Corse. L'effectif français représente plus de 40% de la population européenne. Le suivi sur 25 ans des migrations transpyrénéennes à Organbidexka montre une augmentation sensible des effectifs du sud ouest de la France (+112%). L'effectif ouest européen semble stable depuis le début des années 70 au passage de Gibraltar (Organbidexka).

Ecologie, biologie

Les circaètes recherchent, en période estivale, des secteurs où alternent des zones boisées et calmes pour la nidification et des milieux ouverts à semi-ouverts riches en reptiles (landes, pentes rocailleuses...) comme terrains de chasse. Très fidèle au site de nidification, le couple réoccupe le territoire dès son arrivée au début du mois de mars. Le territoire défendu est restreint à 500 ou1000 mètres autour du nid alors que la zone de chasse peut s'étendre jusqu'à quinze kilomètres de l'aire. Modeste pour un rapace de cette taille, l'aire est construite ou rechargée sur un arbre (pin ou chêne) abrité des vents dominants. Le plus souvent, cet arbre présente une forme tabulaire ou déploie de grandes branches latérales, bien dégagées au dessus, pour qu'un oiseau de large envergure puisse aisément se poser. La défense du territoire se caractérise par des cris exacerbés et des postures bien particulières, parfois par des contacts plus musclés de prises de serres ou plus rarement de frappes.
Les parades nuptiales sont peu expressives et se limitent à quelques vols à deux ponctués de vocalises douces et de quelques mimiques. Les offrandes de proies (du mâle à la femelle) sont très fréquentes durant cette période et quasi exclusivement sur l'aire de l'année. Les pontes interviennent de la fin du mois de mars, pour les plus précoces, à la fin mai pour les plus tardives (probablement issues de pontes de remplacement, ou dues à des femelles jeunes). Le pic des pontes se situe dans la première quinzaine d'avril. L'oeuf unique est éclos après 45 à 48 jours d'incubation. Durant les quatre premières semaines, la femelle ne quitte que très rarement le poussin, laissant au mâle le soin de fournir les proies (sauf en cas de disette due au mauvais temps). Par la suite le jeune reste de longs moments seul à l'aire, nourri par le couple de trois proies en moyenne par jour. L'envol se produit au bout de 11 semaines environ (60 à 80 jours). Le jeune restera encore entre un et deux mois avec ses parents, avant de s'émanciper autour de la mi-septembre pour les plus précoces. Il effectue alors le voyage de migration seul et il semble que les juvéniles ne reviennent pas la première année ; comme tendent à le démontrer les opérations de baguage et de marquage en Cévennes (observation d'oiseaux âgés de 2 ans minimum en France). Le taux de reproduction du Circaète Jean le Blanc, est parmi le plus faible chez les rapaces. Il varie en moyenne, de 0,48 à 0,90 jeune par couple suivant les régions. En Cévennes le taux de reproduction est de 0,57 sur 15 années de suivi (N=611). Cette faible productivité est compensée par une longévité plus importante des adultes.

Régime alimentaire

90% environ du régime alimentaire est composé de reptiles. De ce fait, le Circaète Jean le Blanc est considéré comme un rapace au régime alimentaire spécialisé. Les proies apportées au jeune, sont représentées à plus de 70% par des grandes couleuvres ( esculape, verte et jaune, de Montpellier...). Durant la période de reproduction (mars à septembre), un couple et son jeune ne consomment pas moins de 900 serpents dont environ 600 couleuvres. A titre d'exemple, la population nicheuse de Circaète Jean le Blanc du Parc national des Cévennes (250 couples pour 3500 à 4000 km2) consomme chaque année, environ 150 000 couleuvres. Le maintien d'une telle population d'un superprédateur, fait de ce dernier un bioindicateur de la richesse des habitats; les serpents nécessitant à leur tour une relative abondance de proies, elles-mêmes tributaires d'une forte biomasse primaire disponible.
Deux techniques de chasses permettent la recherche de ces proies particulières: le vol stationnaire en «saint esprit», très caractéristique du circaète, et l'affût du haut d'un arbre ou d'un rocher lorsque les conditions météorologiques ou aérologiques ne le permettent pas.

Régime alimentaire en Cévennes

(Proies relevées à l'aire)

Protection

Les circaètes adultes n'ont pas de problème majeur avec les autres superprédateurs. Quelques cas de prédation sur des adultes par le Grand duc et la martre existent, les circaètes semblent éviter le contact avec l'Aigle royal et un cas (accidentel) d'attaque de Faucon pèlerin, fatal pour le circaète, a été observé. L’œuf ou le poussin par contre sont très vulnérables, car très exposés sur une aire peu camouflée et facile d'accès. Le dérangement de la femelle pendant l'incubation et au début de l'élevage du jeune, un manque de nourriture obligeant celle-ci à quitter l'aire durant la même période, accentue la prédation qui peut être non négligeable certaines années. Les corvidés, grands mustélidés, Autour des palombes et Aigle royal ont été identifiés comme auteurs de prédation. Si naturellement les facteurs climatiques et la disponibilité alimentaire restent les principaux régulateurs des circaètes, auxquels s'ajoute le taux de survie des jeunes les premières années, les activités humaines peuvent peser lourd dans la dynamique des populations. Certaines activités (agriculture, forêt, sport nature et détente, infrastructures) vont jouer un rôle sensible dans la modification de l'habitat favorable à l'espèce et affecter la disponibilité alimentaire. Les seuls dérangements consécutifs à ces activités, peuvent également perturber localement mais significativement la productivité et la survie de l'espèce.
En plus des textes juridiques protégeant l'espèce sur le plan national et international, différentes mesures de protection peuvent être mises en place pour minimiser l'impact des activités humaines. Certaines de ces mesures profiterons à l'ensemble des rapaces. Ces actions en faveur des circaètes passent toujours par la concertation puis par une collaboration étroite avec les utilisateurs de l'environnement.

  • Neutraliser les poteaux électriques dangereux.
  • Limiter l'utilisation et choisir les pesticides respectant au mieux l'environnement.
  • Limiter la fréquentation des zones de reproduction par des études concertées du tracé des sentiers de randonnée, ou autres activités de sport nature.
  • Continuer l'information générale sur l'intérêt de la protection des rapaces.
  • Préserver la quiétude des sites de nidification en période sensible.
  • Maintenir la qualité des habitats favorables à une importante population de reptile.

La demande croissante du maintien de la biodiversité à tous les niveaux de notre société (réseau Natura 2000), la connaissance de plus en plus documenté de la situation des espèces, permettent d'ores et déjà de mettre en place des actions de protection.
La protection des sites de nidification en période de reproduction peut se faire aisément et sans grandes contraintes pour les gestionnaires, en créant un calendrier des travaux forestiers. Ceci nécessite une confiance mutuelle entre gestionnaires forestiers et naturalistes. Diverses études, plaquettes d'information et revues techniques traitent de ces méthodes de protection pour plusieurs espèces dont le circaète.
Le maintien de la qualité des habitats est une affaire plus délicate car elle se place à une plus grande échelle de territoire et nécessite des moyens beaucoup plus importants. Le maintien d'une bonne population de circaète passe par la conservation d'espaces boisés et semi ouverts favorables aux reptiles. Ces derniers sont intimement liés à une agriculture / élevage extensive. Pour la conservation des milieux ouverts, quelques mesures agrienvironnementales et des actions, prises dans des programmes LIFE du réseau Natura 2000, ont déjà été mises en place localement. Seuls des moyens pris en charge par l'Etat ou les espaces naturels protégés permettront d'intervenir à une grande échelle. L'enjeu est toutefois important car il dépasse largement l'intérêt du circaète en englobant totalement l'aspect et la qualité de notre environnement.

Pour en savoir plus...

Pistes bibliographiques

Références générales sur les rapaces :
GENSB?L B. (1993) : Guide des rapaces diurnes – Europe, Afrique du nord et Proche-Orient. Paris Delachaux et Niestlé. 414 p.
GEROUDET P.(1979) : Les rapaces diurnes et nocturnes d'Europe. 5° édition. Paris : Delachaux et Niestlé, . 426p.
ROCAMORA G. et YEATMAN-BERTHELOT D. (1999) : Oiseaux menacés et à surveiller en France.Liste rouge et recherche de priorités. Populations. Tendances. Menaces.Conservation. Paris : Société d'Etudes Ornithologiques de France/Ligue pour la Protection des Oiseaux.. 560p.
THIOLLAY J.M et BRETAGNOLLE V. (coord) (2004) : Rapaces nicheurs de France, distribution, effectifs et conservation, Paris : Delachaux et Niestlé,.

Bibliographie sommaire sur le circaète :
MALAFOSSE J.P., MALAFOSSE I. (1993-2006...).- Suivi des rapaces forestiers en Lozère et dans le Parc National des Cévennes : le Circaète Jean-le-Blanc. Rapports annuels d’activité de 1993 à 2006 rapport interne PNC/CRBPO. Parc national des Cévennes 48 400 Florac.
ALLUSSE I. (1995).- Concilier gestion forestière et protection des rapaces dans le Parc National des Cévennes: Cas du Circaète Jean-le-Blanc Circaetus gallicus. D.E.S.S. Gestion de la Planète Axe environnement, Université de Nice Sophia Antipolis. 56 p. + annexes. Parc national des Cévennes 48400 Florac.
GROUPE D'ETUDE ET DE RECHERCHE EN ECOLOGIE APPLIQUEE (1993).- Aménager les milieux fréquentés par les rapaces diurnes de plaine. Dossier de l'Atelier Technique des Espaces Naturels. 106p.
KABOUCHE B., BAYLE P., LUCCHESI J.L. (1997).- Mortalité du Circaète Jean-le-Blanc Circaetus gallicus sur le réseau électrique aérien dans le sud-est de la France. Faune de Provence, n° 17: 101-103. (CEEP) 1996.
COLLECTIF ONF/PnC (coordinateur). (2004).- Rapaces forestiers et gestion forestière. Les cahiers techniques. Parc national des Cévennes 48400 Florac. 51pages.
OFFICE NATIONAL DES FORÊTS .- Connaissance et protection des oiseaux. Précautions s ylvicoles. Le Circaète Jean le Blanc.Document technique 10 pages. ONF direction territoriale Auvergne-Limousin.

Périodiques :
La Plume du Circaète: bulletin de liaison annuel du groupe circaète France, édité par la LPO Mission rapaces, 62 rue Bargue, 75015 Paris.
Rapaces de France: (supplément de l'OISEAU magazine). Contient Les cahiers de la surveillance (suivi annuel des rapaces surveillés en France). Edité par la LPO Nationale (service abonnement 05-46-82-12-34).

Personnes Ressources

Jean Pierre MALAFOSSE, Parc national des Cévennes - jeanpierre.malafosse@espaces-naturels.fr
Le groupe national sur le circaète regroupe l'ensemble des personnes compétentes par département ou région. Noms, adresses et mails sont disponibles auprès de la LPO Mission rapaces, 62 rue Bargue, 75015 Paris. Tèl: 01-53-58-58-38 - rapaces@lpo.fr

Liens Internet

Il existe beaucoup de sites sur le circaète et encore davantage sur les grands rapaces. Parmi ces sites, beaucoup sont anecdotiques et peu intéressants, mais il en existe aussi de très valables.
Nous n'avons pas listé ici tous les sites intéressant, ce serait trop long. Seuls quelques exemples sont donnés par thématique :
Portail sur les oiseaux et les rapaces : www.lpo.fr/
Une fiche d'identité bien faite sur le circaète : http://www.oiseaux.net/oiseaux/accipitriformes/circaete.jean-le-blanc.html
Un site intéressant sur les données de migration : http://www.organbidexka.org/navigati.htm
Exemple de sites régionaux dédiés au Circaète (en l'occurrence la Gironde) : http://circa33.free.fr/
La liste des sites français natura 2000 où le circaète est présent : http://natura2000.environnement.gouv.fr/especes/A080.html
Par ailleurs le Parc National des Cévennes mettra bientôt en ligne un site synthétique sur le Circaète Jean-le-Blanc.

Voir aussi fiches …

Introduction à l'écologie
La biodiversité
Approche naturaliste
Suivi scientifique : introduction et généralités
Suivi de la faune : méthodes de dénombrement des oiseaux
Gestion écologique des milieux boisés

Dernière mise à jour : 2006

Auteur : Jean Pierre MALAFOSSE

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